"J'ai frOid. Le train part dans quatre minutes. Un inconnu pousse la pOrte du cOmpartiment, il a quitté le sien pour plus de tranquillité sans doute. Il me regarde, me demande s'il peut rester là, en face de moi ; je lui réponds que oui, les places ne sont pas réservées. Je n'essaye pas de freiner l'adrénaline. Non, je la laisse envahir mon cerveau, puis je me délecte de la suite.
J'exulte, je m'extasie. Enfin une vraie physionomie, et pas des moindres. Il est blond, aux yeux bleus. C'est déjà beaucoup. Mais la délicatesse des traits s'impose, je dirais même avec trop d'harmonie. Il a le cou comme une tige, gracile et élancé, c'est sublime, on n'en est que plus ébloui par son visage.
Fantasmer, voilà un bon passe-temps.
Je suis les lignes, les belles lignes de son menton, de sa mâchoire; les belles lignes de son front, de ses tempes. J'aime les hommes linéaires.
Chez lui, c'est fin, c'est délicat.Délicat comme chez la femme. C'est harmonieux, et il le sait.
Il s'est assis sur la banquette, de façon à ce que je ne manque aucun de ses gestes.Je ne suis pas idiote, je sais que ma présence n'est qu'un détail. J'aimerais le connaître, qu'il me connaisse, pour tuer le temps. Les meilleures discussion naissent de l'ennui. Hélas, je n'ai que deux heures.
Je ne l'observe pas, je le dévisage sans ménagement. Il est beau, beau et beau. Si beau que j'en suis mal à l'aise. Si beau que j'ai une envie de le peindre, de le décrire. Ah çà ! On voit qu'il aime être regardé,on voit qu'il a l'habitude de plaire. De toute façon, s'il pose ainsi devant moi, c'est bien pour ça, pour le plaisir des yeux. Je trouve qu'il me regarde de beaucoup trop haut, mais je n'en laisse rien paraître. On joue à un jeu étrange, on joue à savoir qui veut quoi, qui vaut quoi.
Il me fascine.Ses paroles un peu creuses, car il ne dit rien d'exalatant ni d'original. Sa façon de s'exprimer, avec une voix très à lui qui ne me rappelle rien. Et puis sa façon de me regarder dans les yeux, enfin de se regarder dans mes yeux, à l'affût d'un miroir digne de lui. J'aime. Il s'aime aussi. Ce n'est pas si mal, sans confiance en soi on n'arrive à rien. S'il parle avec moi, c'est pour être admiré. C'est un homme qui est amoureux de son reflet. Pitoyable mais fascinant. "